De toutes façons moi je ne voulais pas y aller dans ce chalet pourri. J'ai bien voulu aider à faire les valises et à entasser les affaires dans le coffre, mais c'était juste parce que Papa a la baffe facile. J'aime bien cette expression, la baffe facile. C'est ma soeur qui dit ça. Elle, elle y échappe parce que c'est une fille et qu'elle a dix-sept ans, mais moi je suis encore petit. Je fais pas mal de bêtises, et à chaque fois ça rate pas. J'aime pas trop Papa. Ma soeur dit que c'est parce que pour me taper dessus, y a pas de problème, mais pour tout le reste y a plus personne. Elle dit que c'est psychologique. Moi je n'y comprends pas grand'chose, mais elle doit avoir raison. J'aime beaucoup ma soeur. Elle m'explique plein de choses et surtout, elle me parle normalement, pas comme à un gamin. Les adultes, des fois, ils n'ont pas l'air de se rendre compte de la façon dont ils nous parlent : on est des enfants, pas des débiles.
On discutait de ça avec ma soeur, à l'arrière. Pas trop fort, parce que Papa dormait. Ca faisait sourire Maman, je voyais ses yeux dans le rétroviseur.
On était partis très tôt, ce matin. Je commençais à avoir faim, mais on allait bientôt s'arrêter pour manger. Au début du voyage, comme je m'ennuyais, ma soeur m'avait montré son livre de secourisme. Elle allait faire une école d'infirmière à la rentrée, après l'été, alors elle révisait. J'avais trouvé ça intéressant. Moi, je voulais être docteur. Neurochirurgien, même. Mais quand on m'avait dit qu'il fallait que j'attende d'avoir le même âge que ma soeur, et qu'il fallait que je continue mes études encore dix ans après ça, j'avais vite laissé tomber : je n'avais que douze ans, et j'en avais déjà marre de l'école !
On s'est arrêté quelques minutes plus tard. Il était un peu plus de midi. On a mangé des sandwichs incroyables. Jambons salade tomate oignon artichaut pour moi, et bacon grillé fromage estragon pour ma soeur. Mes parents s'étaient fait des trucs assez simples. Avec ma soeur, en avalant nos sandwichs, on s'est regardés. Elle a dû se dire la même chose que moi : qu'on avait bien fait de préparer les nôtres. C'était bon.
Quand on est repartis, j'ai fait la sieste. La digestion. J'avais mangé beaucoup, et trop vite. Ma soeur aussi s'est assoupie, un peu avant moi.
Quand je me suis réveillé, j'avais très mal à l'épaule. On roulait plus, et je comprenais pas, je voyais le paysage à l'envers. Le temps que je me réveille, j'avais compris. On avait eu un accident. C'est Papa qui avait repris le volant, et il roule trop vite. Il dit toujours que non, que c'est pas trop vite parce qu'il fait attention et qu'il réagit vite. On veut jamais m'écouter sous prétexte que j'ai douze ans, voilà le résultat. J'essaye d'appeler ma grande soeur, mais aucun son ne sort de ma gorge. À la place, je me mets à cracher du sang. Il faudrait que je me rappelle tout ce qu'elle m'a dit à propos de son futur métier. Mais c'est pas facile, j'ai mal à l'épaule, et j'ai envie de vomir à cause de ce goût de sang dans ma gorge. En plus, y a une odeur d'essence, et je déteste ça. J'arrive pas à me concentrer.
Il faut que je sorte de la voiture, pour commencer. Mais au moment où je bouge, j'ai l'impression qu'on me découpe la jambe avec un couteau mal aiguisé. Et j'ai beau hurler de douleur, personne me demande si ça va ou pourquoi je crie comme ça. Même Papa ne me dit pas de la fermer. Ca veut dire que c'est grave.
J'arrive à sortir de la voiture en rampant, et je m'éloigne un peu. La voiture est sur le dos. Les roues avant tournent encore un peu, Papa devait avoir son pied coincé sur l'accélérateur. On dirait une tortue qui gigote, ce serait presque amusant. Le toit est à moitié plié. Ma soeur est plutôt petite, ça va, mais mes parents sont grands. Je me relève sur un pied, et je m'essuie un peu le visage. J'ai du sang, des larmes et un peu d'herbe collée sur le visage. À quelques mètres de la voiture, je vois le téléphone de mon père. Mais il l'a éteint, et je connais pas son code. Heureusement, j'ai la vieille puce de ma soeur, quelque part dans mon portefeuille. C'est suffisant pour appeler les secours. Sauf que je sais pas où on est. J'essaye de leur expliquer, aux pompiers, y a un gros virage et c'est une route qui monte. Je crois qu'on est après Annecy, mais je suis pas sûr. Les pompiers disent qu'ils essayent de nous trouver, mais que ça risque de prendre un peu de temps. Ensuite, on me passe un monsieur plutôt gentil. Il me demande de voir comment vont ma soeur et mes parents. Mais j'ai la jambe cassée, alors je vais avoir du mal. Je crois que le monsieur comprend que je suis un enfant mais que je suis pas idiot. Je dois me forcer. Je me rapproche de la voiture.
J'écoute le monsieur. Je commence par prendre le pouls de mes parents, puis de ma soeur. Ils ont tous le coeur qui bat encore, donc ils sont vivants. Y a l'essence qui s'écoule, le réservoir est percé. Le pompier au téléphone me dit que je dois faire vite, parce que la voiture pourrait exploser. Je me tourne tout de suite vers ma soeur. Comme elle est petite et qu'elle était attachée à l'arrière, c'est la plus facile à dégager. Je lâche le téléphone et je mets le haut-parleur. Le pompier me dit comment faire. Je commence par détacher la ceinture de sécurité. Le monsieur me dit que je pourrais peut-être éloigner qu'une seule personne. Et que les deux autres risquent donc de mourir. Ca veut dire que je dois choisir. C'est pas facile. J'ai beau avoir que douze ans, je sais bien que si je sauve pas mon père ou ma mère, ma soeur et moi on risque d'être séparés, quand tout ça sera fini. Mais tant pis, je préfère elle quand même.
Je l'attrape par-dessous les épaules. Je la redresse un peu, tout doucement. Le pompier me dit de passer lentement un doigt sur sa colonne vertébrale, en appuyant un peu. C'est pour voir si elle a quelque chose de cassé à ce niveau-là, il dit. Mais je sens rien. Ma soeur respire normalement, et elle a pas de blessure ouverte. Mais peut-être qu'elle a le bras ou la jambe cassé, comme moi. J'arrive à la tirer hors de la voiture, et je l'allonge sur l'herbe, derrière un arbre, à une trentaine de mètres. J'ai l'impression que mes poumons vont exploser. Et je ne sens même plus ma jambe. C'est plus pratique, et quand je dis ça au pompier, il dit que c'est normal, mais il veut que je me repose. Mais moi, je veux essayer de sauver mes parents.
Tout en bas de la vallée, je vois le camion des pompiers. Ils ont l'air tout près, d'ici, mais en vrai, ils sont à plus de dix kilomètres. Et comme la route tourne et monte et qu'elle est étroite, ils seront pas là avant un bon moment.
Je boite jusqu'à la voiture pour sauver Maman, mais je me retrouve soufflé en arrière. C'est bizarre, une explosion. Sur le moment, on s'en rend pas compte. La voiture brûle. Je sais pas quoi faire. Par terre, y a le pompier qui m'appelle. Moi je pleure, parce que je me dis que Papa et Maman sont morts. Le pompier continue à m'appeler. Je prends le téléphone, et je lui dis que la voiture vient d'exploser. Ma voix tremble. Il essaye de me calmer. J'ai chaud. Il me conseille d'aller voir ma soeur, que je peux rien faire pour mes parents. Il a raison, mais quand même.
Je retourne voir ma soeur. Elle respire plus. Le pompier me dit de pas m'inquiéter, et me dit quoi faire. Je m'en rappelle, c'était sur le livre, le massage cardiaque. Je dois le faire suffisamment fort pour toucher le coeur, mais pas trop non plus, pour pas casser des côtes. J'ai très chaud. J'entends la voiture brûler. Il commence à pleuvoir. Je commence à faire le massage cardiaque à ma soeur. Cinq compressions, et après le bouche à bouche. C'est pas facile. J'ai peur. Je veux pas qu'elle meure. Au bout de quelques secondes, son coeur recommence à battre. Mais le pompier me dit de surtout pas m'arrêter. Que c'est seulement grâce à moi que son coeur bat, et que si je m'arrête, elle meurt.
Je suis trempé. La pluie s'est intensifiée. La voiture ne brûle plus, je crois. Je n'entends plus rien. Ca doit faire dix minutes que je fais le massage cardiaque. J'ai la tête qui tourne. Je grelotte, mais en même temps, j'ai chaud comme jamais. Les pompiers ne devraient pas tarder. J'espère. Je suis épuisé. Mais je dois continuer...trois, quatre, cinq...insufflation...une, deux, trois, quatre, cinq...insufflation...
Voilà les pompiers. Je continue quand même. L'un d'eux attrape le téléphone et dit quelque chose avant de raccrocher. Un autre pompier m'attrape, je veux résister, mais j'y arrive pas.
Quand je me réveille, à l'hôpital, un docteur est là. Elle me dit que si ma soeur est sauvée, c'est uniquement grâce à moi. J'ai envie de demander pour mes parents, mais je suis trop fatigué. Au moment où je referme les yeux, je vois ma soeur entrer dans ma chambre en souriant. Elle a un bras en écharpe. Elle va bien. Et moi, je me rendors. Je me demande comment vont mes parents, quand même. Combien de temps j'ai dormi ? Dans quel hôpital on est ? J'aime pas l'odeur des draps. Je suis fatigué.
