Accident

Quand on a douze ans, mine de rien, y a pas mal de choses qu'on sait. Décider qui doit vivre ou mourir n'en fait pas partie. Encore moins en ce qui concerne sa famille. Enfin, je crois. Le mieux c'est que je vous raconte.


De toutes façons moi je ne voulais pas y aller dans ce chalet pourri. J'ai bien voulu aider à faire les valises et à entasser les affaires dans le coffre, mais c'était juste parce que Papa a la baffe facile. J'aime bien cette expression, la baffe facile. C'est ma soeur qui dit ça. Elle, elle y échappe parce que c'est une fille et qu'elle a dix-sept ans, mais moi je suis encore petit. Je fais pas mal de bêtises, et à chaque fois ça rate pas. J'aime pas trop Papa. Ma soeur dit que c'est parce que pour me taper dessus, y a pas de problème, mais pour tout le reste y a plus personne. Elle dit que c'est psychologique. Moi je n'y comprends pas grand'chose, mais elle doit avoir raison. J'aime beaucoup ma soeur. Elle m'explique plein de choses et surtout, elle me parle normalement, pas comme à un gamin. Les adultes, des fois, ils n'ont pas l'air de se rendre compte de la façon dont ils nous parlent : on est des enfants, pas des débiles.
On discutait de ça avec ma soeur, à l'arrière. Pas trop fort, parce que Papa dormait. Ca faisait sourire Maman, je voyais ses yeux dans le rétroviseur.
On était partis très tôt, ce matin. Je commençais à avoir faim, mais on allait bientôt s'arrêter pour manger. Au début du voyage, comme je m'ennuyais, ma soeur m'avait montré son livre de secourisme. Elle allait faire une école d'infirmière à la rentrée, après l'été, alors elle révisait. J'avais trouvé ça intéressant. Moi, je voulais être docteur. Neurochirurgien, même. Mais quand on m'avait dit qu'il fallait que j'attende d'avoir le même âge que ma soeur, et qu'il fallait que je continue mes études encore dix ans après ça, j'avais vite laissé tomber : je n'avais que douze ans, et j'en avais déjà marre de l'école !
On s'est arrêté quelques minutes plus tard. Il était un peu plus de midi. On a mangé des sandwichs incroyables. Jambons salade tomate oignon artichaut pour moi, et bacon grillé fromage estragon pour ma soeur. Mes parents s'étaient fait des trucs assez simples. Avec ma soeur, en avalant nos sandwichs, on s'est regardés. Elle a dû se dire la même chose que moi : qu'on avait bien fait de préparer les nôtres. C'était bon.
Quand on est repartis, j'ai fait la sieste. La digestion. J'avais mangé beaucoup, et trop vite. Ma soeur aussi s'est assoupie, un peu avant moi.

Quand je me suis réveillé, j'avais très mal à l'épaule. On roulait plus, et je comprenais pas, je voyais le paysage à l'envers. Le temps que je me réveille, j'avais compris. On avait eu un accident. C'est Papa qui avait repris le volant, et il roule trop vite. Il dit toujours que non, que c'est pas trop vite parce qu'il fait attention et qu'il réagit vite. On veut jamais m'écouter sous prétexte que j'ai douze ans, voilà le résultat. J'essaye d'appeler ma grande soeur, mais aucun son ne sort de ma gorge. À la place, je me mets à cracher du sang. Il faudrait que je me rappelle tout ce qu'elle m'a dit à propos de son futur métier. Mais c'est pas facile, j'ai mal à l'épaule, et j'ai envie de vomir à cause de ce goût de sang dans ma gorge. En plus, y a une odeur d'essence, et je déteste ça. J'arrive pas à me concentrer.
Il faut que je sorte de la voiture, pour commencer. Mais au moment où je bouge, j'ai l'impression qu'on me découpe la jambe avec un couteau mal aiguisé. Et j'ai beau hurler de douleur, personne me demande si ça va ou pourquoi je crie comme ça. Même Papa ne me dit pas de la fermer. Ca veut dire que c'est grave.
J'arrive à sortir de la voiture en rampant, et je m'éloigne un peu. La voiture est sur le dos. Les roues avant tournent encore un peu, Papa devait avoir son pied coincé sur l'accélérateur. On dirait une tortue qui gigote, ce serait presque amusant. Le toit est à moitié plié. Ma soeur est plutôt petite, ça va, mais mes parents sont grands. Je me relève sur un pied, et je m'essuie un peu le visage. J'ai du sang, des larmes et un peu d'herbe collée sur le visage. À quelques mètres de la voiture, je vois le téléphone de mon père. Mais il l'a éteint, et je connais pas son code. Heureusement, j'ai la vieille puce de ma soeur, quelque part dans mon portefeuille. C'est suffisant pour appeler les secours. Sauf que je sais pas où on est. J'essaye de leur expliquer, aux pompiers, y a un gros virage et c'est une route qui monte. Je crois qu'on est après Annecy, mais je suis pas sûr. Les pompiers disent qu'ils essayent de nous trouver, mais que ça risque de prendre un peu de temps. Ensuite, on me passe un monsieur plutôt gentil. Il me demande de voir comment vont ma soeur et mes parents. Mais j'ai la jambe cassée, alors je vais avoir du mal. Je crois que le monsieur comprend que je suis un enfant mais que je suis pas idiot. Je dois me forcer. Je me rapproche de la voiture.

J'écoute le monsieur. Je commence par prendre le pouls de mes parents, puis de ma soeur. Ils ont tous le coeur qui bat encore, donc ils sont vivants. Y a l'essence qui s'écoule, le réservoir est percé. Le pompier au téléphone me dit que je dois faire vite, parce que la voiture pourrait exploser. Je me tourne tout de suite vers ma soeur. Comme elle est petite et qu'elle était attachée à l'arrière, c'est la plus facile à dégager. Je lâche le téléphone et je mets le haut-parleur. Le pompier me dit comment faire. Je commence par détacher la ceinture de sécurité. Le monsieur me dit que je pourrais peut-être éloigner qu'une seule personne. Et que les deux autres risquent donc de mourir. Ca veut dire que je dois choisir. C'est pas facile. J'ai beau avoir que douze ans, je sais bien que si je sauve pas mon père ou ma mère, ma soeur et moi on risque d'être séparés, quand tout ça sera fini. Mais tant pis, je préfère elle quand même.
Je l'attrape par-dessous les épaules. Je la redresse un peu, tout doucement. Le pompier me dit de passer lentement un doigt sur sa colonne vertébrale, en appuyant un peu. C'est pour voir si elle a quelque chose de cassé à ce niveau-là, il dit. Mais je sens rien. Ma soeur respire normalement, et elle a pas de blessure ouverte. Mais peut-être qu'elle a le bras ou la jambe cassé, comme moi. J'arrive à la tirer hors de la voiture, et je l'allonge sur l'herbe, derrière un arbre, à une trentaine de mètres. J'ai l'impression que mes poumons vont exploser. Et je ne sens même plus ma jambe. C'est plus pratique, et quand je dis ça au pompier, il dit que c'est normal, mais il veut que je me repose. Mais moi, je veux essayer de sauver mes parents.

Tout en bas de la vallée, je vois le camion des pompiers. Ils ont l'air tout près, d'ici, mais en vrai, ils sont à plus de dix kilomètres. Et comme la route tourne et monte et qu'elle est étroite, ils seront pas là avant un bon moment.

Je boite jusqu'à la voiture pour sauver Maman, mais je me retrouve soufflé en arrière. C'est bizarre, une explosion. Sur le moment, on s'en rend pas compte. La voiture brûle. Je sais pas quoi faire. Par terre, y a le pompier qui m'appelle. Moi je pleure, parce que je me dis que Papa et Maman sont morts. Le pompier continue à m'appeler. Je prends le téléphone, et je lui dis que la voiture vient d'exploser. Ma voix tremble. Il essaye de me calmer. J'ai chaud. Il me conseille d'aller voir ma soeur, que je peux rien faire pour mes parents. Il a raison, mais quand même.

Je retourne voir ma soeur. Elle respire plus. Le pompier me dit de pas m'inquiéter, et me dit quoi faire. Je m'en rappelle, c'était sur le livre, le massage cardiaque. Je dois le faire suffisamment fort pour toucher le coeur, mais pas trop non plus, pour pas casser des côtes. J'ai très chaud. J'entends la voiture brûler. Il commence à pleuvoir. Je commence à faire le massage cardiaque à ma soeur. Cinq compressions, et après le bouche à bouche. C'est pas facile. J'ai peur. Je veux pas qu'elle meure. Au bout de quelques secondes, son coeur recommence à battre. Mais le pompier me dit de surtout pas m'arrêter. Que c'est seulement grâce à moi que son coeur bat, et que si je m'arrête, elle meurt.

Je suis trempé. La pluie s'est intensifiée. La voiture ne brûle plus, je crois. Je n'entends plus rien. Ca doit faire dix minutes que je fais le massage cardiaque. J'ai la tête qui tourne. Je grelotte, mais en même temps, j'ai chaud comme jamais. Les pompiers ne devraient pas tarder. J'espère. Je suis épuisé. Mais je dois continuer...trois, quatre, cinq...insufflation...une, deux, trois, quatre, cinq...insufflation...

Voilà les pompiers. Je continue quand même. L'un d'eux attrape le téléphone et dit quelque chose avant de raccrocher. Un autre pompier m'attrape, je veux résister, mais j'y arrive pas.

Quand je me réveille, à l'hôpital, un docteur est là. Elle me dit que si ma soeur est sauvée, c'est uniquement grâce à moi. J'ai envie de demander pour mes parents, mais je suis trop fatigué. Au moment où je referme les yeux, je vois ma soeur entrer dans ma chambre en souriant. Elle a un bras en écharpe. Elle va bien. Et moi, je me rendors. Je me demande comment vont mes parents, quand même. Combien de temps j'ai dormi ? Dans quel hôpital on est ? J'aime pas l'odeur des draps. Je suis fatigué.

# Posté le jeudi 18 septembre 2008 09:34

Une fille...

Hier, j'ai rencontré une fille.

C'était au cimetière. J'assistais malgré moi à l'enterrement de la femme d'un collègue. Un accident de voiture. Lui était en fauteuil pour le restant de ses jours, et leur fille était encore à l'hôpital.
Un type que je connaissais pas, il bosse aux rotatives, moi j'écris les papiers. Mais tout le journal était là, normal.
Enfin...qui bossait. Maintenant, avec son fauteuil, il va falloir qu'il se recycle.

Bref.
J'ai rencontré une fille, donc. Elle n'était pas à l'enterrement, elle était venue voir une tombe. Mes yeux ne l'ont pas quittée une seule seconde. Si je savais dessiner, je pourrais en faire un portrait plus fidèle que De Vinci de sa joconde. Une silhouette à la fois élancée et un peu tassée. Petite, peut-être un mètre soixante-cinq. Bien en chair, mais pas grosse. De longs cheveux noirs, brillants, un peu ondulés. Habillée classe, mais pas bourgeoise. Entre vingt et vingt-cinq ans.
Elle a parlé à la tombe, mais j'ai pas pu entendre sa voix, à cause de ce con de curé.
Si belle...

De toutes façons, je vois pas comment je vais pouvoir la revoir maintenant. Je vais pas camper dans le cimetière. J'ai le nom de la personne sur la tombe, mais ça ne signifie rien, ça peut aussi bien être un parent qu'un ami. Martine Volin.

Oui, ça ne signifie rien.

Alors pourquoi j'ai ouvert le bottin ?

Pourquoi j'ai décroché mon téléphone ?

Pourquoi j'ai déjà dit trois fois “excusez-moi, je me suis trompé de numéro” ?

C'est le dernier. Martine Volin...c'était peut-être sa mère. Elle est morte à quarante-huit ans.
Je regarde longuementle numéro. Et le prénom. Tamara. C'est joli, Tamara. C'est rare, aussi. Avait-elle une tête à s'appeler Tamara ? Quand on connait une personne, on trouve que son prénom lui va bien. Qu'elle a une tête à s'appeler comme ça.
Tamara. Tamara. Tamara. Tamara. Merde. Je vais être en retard au journal.

Des embouteillages. Il fait chaud en plus. On n'est qu'en mai, mais le soleil tape dur. Et la capote est bloquée, bien entendu. Peut-être que je devrais changer de voiture, d'ailleurs. Ca fait des mois que je me dis ça. Mais j'y suis attaché, à cette vieille deux chevaux. C'est le genre de voiture dont on ne se sépare pas.
Tamara.
J'arrête pas de penser à elle. C'est énervant, à force. Et je viens de rater la sortie. Je vais devoir me re-farcir tout le périphérique. On dirait que ça commence à se déboucher. J'ai voulu pousser Titine dans l'espoir de remonter le temps, et j'ai pas pensé au radar. Se faire flasher avec une deuche...ridicule.
Tamara.
En sortant du journal tout à l'heure, j'emmène la voiture au garage. Vu la façon dont je viens de freiner pour pas à nouveau louper la bretelle, c'est plus prudent.
Tamara.
Merde. Raté mon créneau. C'est de pire en pire. Le rédac' chef va me virer, cette fois c'est sûr. Quoique. Après l'enterrement, il fera peut-être une trêve. Il va me faire une fleur. Il me doit bien ça, après tout j'ai eu le Pullitzer le mois dernier. Ca fait toujours bien, pour un journal.
-Ah, Verdon, vous voilà. Vous vous souvenez ce meurtre y a cinq ans ? Une femme de quarante-huit ans, poignardée une vingtaine de fois chez elle.
Tu parles, si je m'en souviens. Un grouillot d'un torchon concurrent m'avait soufflé le Pullitzer sous le pif avec cette histoire.
-Le coupable vient de se rendre. C'est une jeune femme d'une vingtaine d'années. File au commissariat.

Ca aurait dû me mettre la puce à l'oreille pourtant. Les âges, les années...
Tamara.
Quand je suis entré dans le commissariat, une voiture s'est arrêtée sur le parking.
Comment avais-je pu oublier ce nom ? Martine Volin.
Tamara.
Le moteur s'est tu, et la portière s'est ouverte. Le type de l'accueil me parlait, mais je n'entendais pas.
Tamara.
Une jeune femme est entrée, une paire de menottes aux poignets et un flic à chaque bras. La voix de l'un d'eux s'est confondue avec la mienne.
-Tamara Volin.

# Posté le vendredi 30 mai 2008 14:45

On Monday...

On monday, on tuesday, on wednesday too...

Camille fredonnait sa chanson préférée. Camille était fatiguée. Camille venait d'éteindre le réveil. Camille devait se lever. Camille frottait sa joue contre l'oreiller. Camille souriait parce que le soleil lui chatouillait les paupières.
Camille se leva. Camille se lava. Camille mangea. Camille fit son sac. Camille le mit sur ses épaules. Camille dit au revoir à ses parents. Camille sortit. Camille fit quelques pas. Camille se frotta les yeux.
Camille dit bonjour au boulanger. Camille retrouva ses amis au coin de la rue. Camille parla et rit avec eux, comme chaque matin.
Camille s'assit dans la salle de classe. Camille regarde par la fenêtre. Camille sourit parce que le soleil lui caresse le bout du nez. Camille ouvre son sac. Camille est trop lente. Camille se fait crier dessus par le professeur. Camille s'en moque. Camille entend la cloche qui sonne.
Camille quitte ses amis au coin de la rue. Camille parle et rit avec eux, comme chaque soir. Camille dit bonsoir au boulanger. Camille rentre chez elle. Camille dit bonsoir à ses parents. Camille se couche. Camille s'endort.
Camille fredonne sa chanson préférée. Camille est lasse. Camille regarde le réveil qui n'a pas sonné. Camille se lève. Camille ne sourit pas.
Camille s'en va. Camille dit au revoir au boulanger. Camille a perdu ses amis au coin de la rue. Camille pleure, comme chaque matin. Camille dit, à travers ses larmes :
Le lundi...le mardi...le mercredi aussi...je me souviendrai toujours de vous...
Camille chante sa chanson préférée. Camille est toute seule.


Inspiré par la chanson de Superbus, On Monday.

# Posté le dimanche 18 mai 2008 07:56

Conte des Deux Epées - Partie 5 (fin)

Reshna resserra son sac autour de sa taille. Elle contempla un instant le fourreau, attaché à sa ceinture, et repensa au chevalier Roland. Sa venue dans le passé, ainsi que celle de Mobius, avaient grandement modifié le cours du temps. Roland était vivant, Merlin s'était balladé lui aussi dans le continuum espace-temps, et Excalibur n'était pas retoruné au lac. Reshna n'avait aucune idée des conséquenes potentielles sur son présent, de tels changements. Mais tout valait mieux que le futur qui les attendait...
Elle pressa le pas. À force de marche à pied, de carrioles, de chevaux, elle était arrivée près des falaises de Rocamadour. Elle suivit le petit chemin qui descendait dans la vallée...



Partie III : Le futur
Chapitre 5 - Excalibur et Durandal


Mobius observa la chappelle. Une chose était sûre, c'était qu'à l'époque où il était censé se trouver, cette chappelle n'existait pas encore. Quelque chose n'allait pas. Et puis tous ces magasins, qui vendaient des souvenirs, des cartes postales...il ne pouvait être que dans le présent, et pas aux environs de l'an 500. Il n'y avait personne dans les rues et les boutiques. Il descendit les allées, et s'arrêta au pied de la falaise surplombée par la chappelle. Il décida de s'asseoir quelques minutes. Même la nuit, il avait à peine pris du repos, depuis l'Angleterre. Il dégaina Excalibur, et la regarda. La lame scintillait, preuve, selon Merlin, de l'extraordinaire destin de celui qui tenait l'épée dans sa main. Mobius ignorait en quoi son destin était extraordinaire. Certes, ce qu'il avait accompli, et ce qu'il allait encore accomplir, sauverait sans doute le futur. Mais ça n'avait rien à voir avec la destinée d'Arthur, par exemple, ou de Perceval, qui trouva le Graal.
Soudain, il entendit un bruit. Dans le silence pesant qui résonnait à ses oreilles, Mobius entendit du gravier qui tombait de là-haut. Il y avait quelqu'un près de la chappelle.
-Hééhoooo !!! Y a quelqu'un ?? cria-t-il.
Aucune réponse. Mobius contourna la falaise et emprunta les escaliers...

Reshna observa la chappelle. Il était impossible qu'elle se trouvât là. Cette chapelle avait été construite en l'an 1183, si ses souvenirs étaient bons. C'est-à-dire plus de trois cents ans après l'époque où Reshna était censée se trouver. Apparemment, elle avait donc fait un bond dans le futur, mais elle ne parvint pas à déterminer exactement à quelle époque elle se trouvait. En bas, le village était vide, il n'y avait personne, et aucun bruit. Tout était tellement silencieux que l'air semblait vrombir. Il faisait chaud, et le ciel était d'un bleu éclatant. Mais la lumière du soleil, qui aurait dû lui brûler les yeux, ne la gênait aucunement. Elle pointa avec délice son visage vers le soleil, et se laissa aller à rêvasser. Mais son répit fut de courte durée, quelqu'un arrivait par l'escalier. Prête à combattre, elle fut soulagée en découvrant Mobius. Elle se jeta à son cou en pleurant.

Mobius prit Reshna dans ses bras et la serra fort. Mais leur étreinte fut abrégée. Excalibur et Durandal se mirent à vibrer, émettant un bourdonnement assourdissant. Le ciel devint soudain noir. D'épais nuages zébrés d'éclairs rouges s'amassèrent au-dessus du paysage désert de la ville. Une voix se fit entendre, elle résonnait sur le ciel.
-Oyez, oyez, détenteurs des deux Epées Sacrées ! Vous êtes à présent réunis à la Croisée des Temps, pour décider de l'avenir de l'humanité toute entière.
Mobius et Reshna enserraient leurs épées d'une main. De l'autre, ils ne se lâchaient pas.
-Que va-t-il se passer...? dit Reshna.
-Je ne sais pas, mais...au cas où...je t'aime, Reshna. Pardon de t'avoir entrainée là-dedans.
Elle le regarda.
-Nan...fit-elle. Pardon de t'avoir forcé la main pour que je vienne. Moi aussi, je t'aime...
La voix reprit.
-Les deux Epées Sacrées sont restaurées, et vous allez maintenant, avec elles, faire face à l'ultime épreuve.
Mobius s'emporta.
-Assez de ce charabia !!! Merlin ! Je sais que c'est vous, je vous ai reconnu ! Allez-vous oui ou non enfin nous dire en quoi consiste cette épreuve ?! On s'en tape des préliminaires, gardez votre barratin de seconde zone pour films de série B et venez-en au fait !!
-...
La voix toussota.
-Bon. En clair, les deux épées, et donc leurs détenteurs, doivent s'affronter.
Mobius et Reshna restèrent interdits un instant.
-S'affronter...? répéta Reshna.
-Oui. À mort.
-Attendez, attendez !! Il a jamais été question de ça ! s'énerva Mobius.
-Il n'a jamais été question de rien du tout. Justement. Auriez-vous accepté si vous l'aviez su ?
-...Bien sûr que non !
-Et...si on refuse ? demand Reshna.
-Rien. Vous rentrez dans votre époque, et l'humanité périra, comme prévu, dans une dizaine d'années. Au moins l'une des deux épées doit être ramenée dans votre temps, pour sauver le monde. Mais les deux, c'est impossible. De plus, deux êtres vivants seulement peuvent franchir le passage qui vient de s'ouvrir derrière vous.
Mobius se retourna. Une sorte de vortex bleuté était apparu, en contrebas de la falaise.
Anticipant leurs questions, Merlin continua.
-Si vous tentez de sauter tous les deux, avec une ou deux épées, vous mourrez. Si vous préférez ne pas vous affronter, vous mourrez lorsque la distorsion temporelle dans laquelle vous vous trouvez disparaitra. Enfin, pour déployer leurs pleins pouvoirs, les épées doivent s'affronter.
-Ces épées sont magiques, non ? dit Mobius.
-En effet. Et alors ?
-Alors allez vous faire voir, mage de malheur ! Jamais je ne me battrai contre Reshna, je préfère encore me tuer moi-même avec cette épée !! Et elle pense comme moi.
-Vous faites comme vous voulez. Je suis mort il y a environ deux mille ans. C'est votre avenir qui est en jeu, pas le mien...
Mobius dégaina Excalibur et fit un grand mouvement vers le ciel. Il hurla :
-Je ne me battrai pas contre Reshna !!!!!
Au-dessus de leur tête, une brèche s'ouvrit dans le noir du ciel, et les deux épées réagirent, semblant se repousser l'une l'autre. Mobius esquissa un sourire.
-Tiens, tiens...
Mobius leva l'épée au-dessus de sa tête, la pointant vers le ciel. Il ferma les yeux et se concentra de toutes ses forces sur le bleu éclatant qui avait disparu derrière les épaisses nuées noires. Peu à peu, le ciel s'éclaircit et les nuages s'estompèrent. Lorsque le ciel fut redevenu parfaitement clair, Mobius tomba à genoux sur le sol et toussa. Il était tout rouge. Reshna s'agenouilla à son côté.
-Hé...héhé...l'épée répond à ma volonté...et je suis certain qu'il en est de même pour Durandal...pas vrai...?
-...
Merlin ne répondit pas.
-Nous allons rentrer chez nous, tous les deux, avec les deux épées, et sauver l'humanité !! Et tu ne nous empêcheras pas, vieux fou !!!


Mobius déposa le bouquet. Des orchidées roses et blanches. Un vent doux soufflait. Il leva la tête, et ferma les yeux, laissant le soleil caresser son visage.
-Et après, grand-père ??
Il rouvrit les yeux et sourit.
-Après...nous nous sommes concentrés, Reshna et moi, et avons sauté dans le passage. Nous avons pu revenir tous les deux sains et saufs, avec les deux épées.
-Et après ??
Mobius caressa les cheveux de la fillette. Des larmes coulèrent sur ses joues. Les deux garçons se pressaient autour de lui.
-Reshna et moi nous nous sommes mariés, nous avons eu deux enfants, et vous en connaissez un, puisque c'est votre mère...
La fillette réfléchit.
-Alors...Reshna, c'était...ma grand-mère ?
-Oui...
-Elle s'appelait comme moi...!
-Ta mère t'a donné son nom, pour lui rendre hommage.
-Mmh ? Ca veut dire quoi, lui rendre hommage, grand-père ?
Mobius s'accroupit, regarda la pierre tombale, et prit sa petite-fille sur ses genoux.
-C'est...comme ce qu'on fait aujourd'hui. Venir la voir, déposer des fleurs. Lui montrer à quel point on l'aimait.
-Ah, d'accord...tu devais l'aimer beaucoup alors !
Mobius rit entre ses larmes. La fillette n'avait pas que le prénom de sa grand-mère...
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# Posté le vendredi 02 mai 2008 20:50

Conte des Deux Epées - Partie 4

Conte des Deux Epées - Partie 4
Reshna ouvrit les yeux, doucement. Il faisait chaud, et le soleil brillait de tous ses feux dans un ciel sans nuage. Elle regarda autour d'elle, et eut un mouvement de recul devant l'horreur de la scène. Des centaines de cadavres déchiquetés, des lames brisées, l'odeur du sang encore chaud. Des soldats, des chevaliers, des basques et des carolingiens, selon leurs armures et leurs insignes. Elle était tombée en l'an 778, en plein milieu de la Brèche de Roland. Ce qui voulait dire que l'épée n'était déjà plus là ! Pourquoi était-elle arrivée à cet endroit...?


Partie II : Le passé
Chapitre 4 - Durandal


Passé le premier moment de stupeur, Reshna se promena parmi les corps. Elle tenta de se remémorer ses cours d'histoire : suite à une révolte des Saxons, Charlemagne et son expédition fut contraint de revenir d'Espagne, où il était descendu pour aider un chef sarrasin à mater l'émir de Cordoue. Mais en repassant les Pyrénées, dans la vallée de Ronceveaux, l'arrière-garde de la troupe est prise en embuscade par les Basques. Les victimes sont multiples, mais Charlemagne parvient à s'enfuir grâce à la bravoure de son neveu Roland. Sentant sa fin proche et désireux d'éloigner son épée des mains de l'ennemi, Roland aurait tenté de la fracasser sur un rocher, et il en aurait résulté cette faille gigantesque. Désespéré, Roland aurait alors prié l'archange Michel, et aurait lancé son épée dans la vallée. Durandal aurait alors miraculeusement parcouru plusieurs centaines de kilomètres, avant de se ficher dans un rocher, près de Rocamadour, dans le Quercy.
Ce qui ramenait Reshna à cette conclusion : que faisait-elle ici ? Elle n'était pas au bon endroit, ou alors pas au bon moment. Durandal n'était plus là, et de toutes façons, la chappelle n'étant pas encore construite, l'épée, dans la roche, était inaccessible. Elle s'assit un instant, et réfléchit.
-Que faire...murmura-t-elle.
Soudain, elle entendit du bruit près d'elle. Un des chevaliers n'étaient pas mort. Elle voulut l'aider à se relever, mais il la repoussa doucement. Il dit :
-Merci, fillette, mais je peux encore tenir debout.
-Ah...désolée, je voulais juste...mais...vous me comprenez ?! s'écria Reshna.
-Evidemment que je vous comprends, cette question...
-C'est...c'est impossible...
-Et pourquoi donc serait-ce impossible...?
-Vous allez me prendre pour une folle si je vous le dis, mais après tout...je viens du futur, de près de mille cinq cents années dans l'avenir. Je vous passe les détails, vous n'avez pas les connaissances scientifiques nécessaires pour comprendre, mais en gros, le soleil menace la vie humaine. Il a été influencé par les progrès techniques colossaux accomplis durant le XXè siècle, et se meurt plus rapidement que prévu. Pour lui redonner un coup de jeune, nous avons besoin de deux armes de légende, et l'épée du seigneur Roland, neveu de l'empereur Charlemagne, est l'une d'elle.
L'homme la regarda avec stupeur.
-Alors...c'est vous ? Reshna ?
Reshna bondit.
-Oui, c'est bien vous...il y a quelques jours, un homme étrange est venu me voir, alors que nous étions en Espagne. Il portait une très longue barbe blanche, et parlait avec un très fort accent. Ce devait être un Saxon. Il m'a prévenu de votre arrivée, et m'a averti pour cette embuscade. Mais même ainsi, regardez ce qu'il est advenu de nous...comme cet homme me l'a demandé, j'ai tout fait pour rester en vie, et protéger mon arme...
En prononçant ces paroles, l'homme sortit du fourreau une épée à la lame étincelante, et la tendit à Reshna.
-Ce vieillard disait s'appeler Merlin, il disait que vous sauriez...
-Merlin ?! Alors c'est un message de Mobius !!! cria Reshna sans même se préoccuper de l'épée.
-Il a mentionné ce nom aussi. Selon lui, ce Mobius est en possession d'Ec...Excx...
-Excalibur ?
-Voilà. L'épée est re-forgée, et son nouveau possesseur s'est mis à l'oeuvre. C'est tout ce que je sais...
-Mais...alors...vous êtes...
L'homme posa un genou en terre en réprimant une grimace de douleur, prit la main de Reshna dans la sienne l'effleura du bout des lèvres.
-Je suis le seigneur Roland, chevalier de mon état et neveu de son Altesse l'empereur Charlemagne. Pour vous servir ma demoiselle.
Reshna rougit. Elle s'assit sur le sol, et Roland lui raconta tout ce que le vieux druide de Cornouailles lui avait raconté. Puis Reshna lui conta le futur, et sa mission.
-Voilà. Donc je dois re-forger votre épée, et combattre maints ennemis avec...mais quels ennemis, je l'ignore. Dois-je me défendre, ou attaquer ? Dois-je prendre le risque de tuer des innocents armés, ou bien abattre au hasard des hommes désarmés sur simple supposition qu'ils sont mauvais...? Je ne sais pas quoi faire. Le livre de Merlin n'en disait pas plus. Il ne disait rien non plus sur la suite de notre mission. Comme si nous devions nous laisser guider, Mobius et moi, une fois que les épées seraient re-forgées et purifiées.
Roland fit mine de réfléchir. Il se sentait mieux grâce à son épée. En effet, Reshna remarqua que le simple fait de serrer la garde de Durandal, refermait les plaies de son porteur ! Cette spécificité n'était mentionnée nulle part...
-Je peux vous aider à re-forger mon épée. Il est vrai que les nombreux combats que nous avons menés, elle et moi, l'ont grandement affaiblie. Mais pour le reste, il faudra vous débrouiller seule.
-Mmh...dites, vous connaissez le destin qui aurait dû être le vôtre et celui de votre épée...?
-Je suppose que je serais mort, et que Durandal serait tombée aux mains de l'ennemi.
Reshna sourit. Elle décida de tout révéler à Roland, sans songer aux conséquences dramatiques que cela pouvait avoir.
-Vous auriez dû mourir, oui. Mais vous auriez soustrait votre épée à l'ennemi. Priant l'archange Michel, vous auriez jeté l'épée dans la vallée, et celle-ci, par miracle, aurait voyagé dans les airs sur des centaines de kilomètres...euh, de lieues, pardon. Et elle se serait fichée dans la roche, près de Rocamadour.
-Rocamadour ? Où est-ce ?
-Dans le Quercy.
-Je vois...alors je pense que vous devez vous rendre là-bas. Je connais un forgeron près d'ici, en Espagne, il me laissera utiliser son atelier. Puis vous partirez.
-Et vous...?
-Oh, je me sens en pleine forme.
Puis, s'apercevant qu'il n'avait pas répondu à sa question, il ajouta :
-Je suis sensé être mort. J'ignore pourquoi ou comment, mais j'ai le sentiment que nous ne devons pas changer ce qu'aurait dû être le destin. Je vais me retirer dans un petit village d'Espagne et vivre une vie de paysan. Nous ferions mieux de partir. Mon oncle ne saurait tarder, j'ai sonné l'olifant quelques instants avant la fin de la bataille.
Ils se mirent en route...

Reshna s'épongea le front. La chaleur qui régnait près du foyer était insoutenable. Roland, lui, ne semblait pas être incommodé outre mesure. Cela faisait maintenant des semaines qu'il passait ses journées à mettre au feu, marteler, tremper, mettre au feu à nouveau, puis marteler de plus belle. L'épée avait perdu sa forme. Pourtant, de sa lame semblait toujours émaner une sorte d'onde, comme si un pouvoir mystérieux avait été emprisonné dans le métal, si profondément qu'aucun marteau n'eût pu l'en déloger, et aucun travail ternir l'éclat de cette arme légendaire. Reshna s'était habituée au chevalier, et lui, à la vie fruste et rude des paysans. Le soir, allongés dans l'herbe, ils contemplaient les étoiles. Reshna passait des heures à lui parler du futur, et lui écoutait inlassablement, avec un intérêt évident.
Enfin, après deux mois de travail acharné, l'épée était prête. Elle resplendissait plus que jamais. Roland la tendit à Reshna. Le forgeron s'approcha. Reshna et lui ne se comprenaient pas, et ils avaient depuis longtemps abandonné l'idée de toute discussion, aussi courte fût-elle. Peut-être était-ce un sort jeté par Merlin qui faisait que Roland et elle pouvaient converser sans la moindre difficulté. Le forgeron prit l'épée des mains de Reshna, et la poussa doucement dans un fourreau de cuir rehaussé de bandelettes de métal. Il lui rendit l'épée avec un sourire. Elle dit juste "merci". L'homme ne comprit pas, mais il sut ce qu'elle avait dit.
-Et voilà...je dois partir...j'ai apprécié ces moments passés avec vous, seigneur Roland...
-Ce fut un réel plaisir pour moi aussi. Je dois dire que je n'ai pas tous les jours la chance de parler avec quelqu'un du futur, surtout quand ce quelqu'un est une jeune femme aussi belle et intelligente que vous.
-Oh...ne me flattez pas, je vous en prie...je ne veux pas me mettre à pleurer...je sais ce que vous allez dire, ajouta-t-elle pour l'empêcher de parler. Mais c'est hors de question, c'est bien trop dangereux. Il est déjà ahurissant qu'un sage aussi avisé que Merlin ait pris le risque de changer l'avenir, nous ne devons pas en rajouter...restez ici...
Reshna se retourna, et quitta le village, un peu triste. La vie avait été très dure, pendant ces deux mois, mais revenir ainsi à la nature avait été très agréable pour elle. Maintenant, elle avait une longue route à faire. Elle détela le cheval, grimpa en selle. Elle attacha le fourreau à son côté, et, prenant les rênes, piqua des deux.
Cette nuit-là, Roland passa toute la nuit dehors, à observer les étoiles...
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# Posté le lundi 31 mars 2008 21:02